Cantiques, noëls, chants de bergers ou de marins, complaintes, comptines, rondes ou chansons d'amour... Pendant des siècles, on a chanté sur des thèmes variés mais sans beaucoup évoquer les régions de France. C'est à partir du XIXe siècle que la mode en est apparue.
Région et chanson autour du XIXe siècle
Avant le XIXe, la région n'est qu'accessoire
Avant le XIXe siècle, si un couplet évoque une ville, une région, c'est surtout pour chanter autre chose : une chanson de noces locales pour Sur le pont d'Avignon (XVe siècle, devenue comptine pour enfants au XIXe siècle seulement), un canon pour plaindre une France amputée de son territoire par les Anglais pendant la guerre de Cent Ans avec Le carillon de Vendôme, l'évocation d'un mariage royal dans En passant par la Lorraine (XVIe siècle), des chants de marins pour honnir l'Anglais ou chanter les belles restées au port dans C'sont les filles de La Rochelle, Les filles de Lorient, etc. Ni la ville ni les provinces ne sont alors le c½ur du sujet...
L'essor du régionalisme dans la chanson au XIXe
À partir des années 1830, mais surtout du second Empire, se développe un fort patriotisme régional. L'un des plus beaux exemples est le titre de Frédéric Bérat, Ma Normandie (« J'irai revoir ma Normandie / C'est le pays qui m'a donné le jour... »). Décrite par le dictionnaire Larousse comme « très aimée du peuple, dont elle sait toucher le c½ur », la chanson va connaître un succès si extraordinaire, non seulement en France mais dans toute l'Europe, qu'elle deviendra même, dans les années 1920 et avec d'autres paroles bien sûr, le chant national de l'Estonie !
Cet essor est-il dû à l'exode rural (l'expression est née en 1895) et à la nostalgie d'une campagne qu'on commence à perdre ? Mystère. Mais La Paimpolaise créée par Mayol en 1896 est un immense succès, ainsi que La machtagouine, chanson auvergnate d'Ouvrard en 1897, Le P'tit Quinquin de Desrousseaux en 1903 (cette chanson inspirée par une dentellière berçant son enfant va être reprise comme berceuse dans de nombreux pays du monde), Ma petite Bretonne de Bénéch en 1908, ou toutes les chansons de Théodore Botrel, qui magnifient la mer, la Bretagne et la dureté du sort des marins. On pourrait aussi citer La Garonne, de Gustave Nadaud, de 1847, Les Allobroges de Jules Desaix en 1856, qui va devenir un véritable chant national savoisien, ou Les montagnards (sur les Pyrénées), d'Alfred Roland, en 1896. Bref, les régions sont à la mode en chansons...
Une première moitié de XXe siècle oubliée
Première Guerre mondiale, crise de 1929, Seconde Guerre mondiale... La première moitié du XXe siècle chante ou pleure, mais oublie beaucoup les petits pays de France. Bien sûr, il y a les Roses de Picardie d'Eddy Marnay en 1918, Paris que Joséphine Baker met en avant en 1931 avec J'ai deux amours (« J'ai deux amours / Mon pays et Paris »), qui va connaître un succès mondial, la Corse avec Tino Rossi en 1934 (Ô Corse, île d'amour) ou la Provence avec Adieu, Venise provençale d'Henri Alibert la même année : « Adieu cigalons et cigales, Dans les grands pins chantez toujours Barques aux douces couleurs, Collines rousses de fleurs... ». Mais, globalement, les esprits sont ailleurs.
Années 60 : La France revient en musique
À partir des années 1960-1970, la France revient en musique. Déjà Gilbert Bécaud avait commencé à chanter nos régions dès 1957 avec Les marchés de Provence. En 1961, André Verchuren évoque son Auvergne natale dans Les fiancés d'Auvergne : « J'ai quitté mon cher pays, Mais j'ai laissé mon c½ur Dans mon Auvergne jolie... ».
Pierre Perrin chante Un clair de lune à Maubeuge en 1962, Enrico Macias Les gens du Nord, que l'on chante désormais du nord au sud du pays. Brigitte Bardot fredonne La Madrague en 1963, qui met à l'honneur le village de Saint-Tropez encore peu connu : « Sur la plage abandonnée Coquillages et crustacés... »
Puis on a Claude Nougaro et son superbe Toulouse (il a aussi mis L'île de Ré à l'honneur), Hugues Aufray qui chante la Bretagne et son passé (« Je reviens, je reviens, je reviens au pays Sous le vent et la tempête Je reviens le c½ur en fête Jusqu'aux portes de Saint-Malo », pour n'évoquer que celle-ci, de 1963), Barbara Nantes, Jean-Michel Caradec Ma Bretagne quand elle pleut en 1974...
Faut-il y voir encore, comme à la fin du XIXe siècle, une conséquence de l'exode rural, une nostalgie de la campagne à une époque d'urbanisation conséquente ? En 1954, 47 % de la population était encore agricole, en 1974, il n'en reste plus que 8 %. Dans sa chanson de 1977 Le Loir-et-Cher, Michel Delpech évoque cette disparition de la paysannerie et le changement de regard : « On dirait qu'ça t'gêne de marcher dans la boue, On dirait qu'ça t'gêne de dîner avec nous... »
70-80 : Humour et émotions
Quand l'humour se mêle à la nostalgie dans les années 1970...
Bien sûr, Fernandel avait chanté en 1961 Ah, le tango corse qui parodiait gentiment l'image que les continentaux pouvaient avoir de la Corse (« Quand Dominique est fatigué, De voir les autres travailler, Il s'accorde un peu de repos, Juste le temps d'un petit tango [...] C'est l'avant-goût de l'oreiller Le Dominique Se croit déjà en pyjama C'est magnifique »). Mais c'était Fernandel, on s'attendait à ce qu'il plaisante.
Ensuite, Stone et Charden avait chanté en 1973 leur très drôle et très rythmé Made in Normandie : « Les vaches rousses, blanches et noires Sur lesquelles tombent la pluie Et les cerisiers blancs made in Normandie... ». Mais c'est vraiment à partir de la fin des années 1970 que l'on passe, sur les régions de France, des textes nostalgiques ou fleur bleue aux chansons rigolotes ou parodiques.
On a Elsa'ss blues d'Alain Bashung en 1979, le Ch'timi rock de Renaud en 1978, l'invraisemblable et drôlatique Elle voulait revoir sa Normandie de Gérard Blanchard en 1987 (il transforme la chanson traditionnelle en une complainte racontant les malheurs d'une vache « au doux museau », séquestrée dans un studio loin de sa Normandie...) ou Rock Amadour du même chanteur en 1982.
À partir de 1980, on chante à nouveau les pays d'enfance
Avec les années 1980, l'humour disparaît, place à nouveau à l'émotion. En 1982, Les corons de Pierre Bachelet connaissent un succès colossal : « Au nord, c'était les corons, la terre c'était le charbon, le ciel c'était l'horizon... ».
Laurent Voulzy chante Belle-Ile-en-Mer en 1986, Patricia Kaas l'Alsace à travers Une fille de l'Est, le groupe Manau fait un malheur avec sa « panique celtique », reprenant des chants traditionnels bretons mis à la mode rap à partir de 1998...
À quand désormais la prochaine région en chanson ?